« La course à pied est sans pourquoi »

J’en discutais très récemment avec Sébastien et Florent entre les sushis et les litchis, les ouvrages littéraires traitant de la course à pied semblent se multiplier depuis quelques mois. Il faut dire que le lectorat potentiel sur le sujet est conséquent et en constante expansion ces dernières années.  Le phénomène n’est cependant peut être pas nouveau et nous sommes très probablement  influencés par notre intérêt pour la course qui nous incite à rester à l’affût, via tous les moyens de communication modernes, de la moindre sortie d’un roman/essai/recueil de nouvelles/manuel évoquant de près ou de loin notre discipline sportive favorite. Le bouche à oreille se charge ensuite de propager le niveau d’intérêt d’un livre et il n’est pas rare de voir circuler au sein de notre petite communauté quelque exemplaire qui aurait retenu l’attention.

Parmi les ouvrages dont j’ai régulièrement entendu parler ces derniers temps, il y en a pour tous les goûts et la palette de style est vaste, allant du récit autobiographique et légèrement introspectif de Killian Jornet, star planétaire incontestée du trail, sobrement(!) intitulé « courir ou mourir » à l’incontournable « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond »  paru en France en 2009, l’essai d’Haruki Murakami, sorte de poète philosophe japonais,  qui dresse l’éloge de la course à pied en passant par « barefoot & minimalisme » petit manuel traitant de cette autre façon de pratiquer notre sport, co-écrit par Frédéric Brossard et Daniel Dubois. Sans oublier bien sûr le best-seller américain « born to run » tout juste traduit dans la langue de Molière, voilà un signe !

Quand Flammarion m’a proposé de recevoir un exemplaire d’un ouvrage à paraître à la rentrée de septembre intitulé « Courir » il m’a été difficile de refuser, même si je pensai immédiatement à la biographie romancée d’Emil Zatopek écrite par Jean Echenoz. A la différence non négligeable près que l’auteur du livre, Guillaume Le Blanc, professeur de philosophie à l’université de Bordeaux et marathonien, a ajouté un sous-titre certes évocateur mais de prime abord parfumé au yoga : « Méditations physiques »

Puisqu’en cette période estivale, l’heure est à l’allègement des séances de course à pied, ce livre est tombé à point nommé pour distraire mon corps et faire penser à mon esprit que la coupure n’est pas vraiment tangible, tout en soulageant mon organisme d’un réel travail physique. La lecture comme drogue de substitution. Je lis donc je cours en quelque sorte.

En « quarante-deux textes » et « une centaine de mots » l’auteur propose à son lecteur un véritable labyrinthe à explorer , se défend de livrer un « quadrillage soigné » mais plutôt « des broussailles », « des pensées mélangées ».

En faisant tour à tour référence à Deleuze, Descartes, Kant, Bergson ou Spinoza Guillaume Le Blanc pourrait effrayer les lecteurs en manque de repères en matière de philosophie, dont je suis. Je dois modestement avouer avoir parfois éprouvé quelques difficultés à suivre le fil de ses réflexions. Mais, loin d’un cours magistral soporifique j’ai pu me reconnaitre à plusieurs reprises au détour d’une phrase, d’un paragraphe, dans les notions évoquées et les concepts établis.

Je cours donc je suis

Partir courir est souvent l’occasion de laisser libre cours(e) à son esprit qui devient vagabond. Les pensées se chevauchent parfois sans plan très ordonné. Pour Guillaume Le Blanc le coureur philosophe tel qu’il le décrit se construit une philosophie portative, éphémère, lorsqu’il part courir seul et que ses pensées viennent rompre sa solitude.  L’idée me plait.

Plus loin c’est le caractère frivole de la course à pied qui prend tout son sens, sans qu’il n’ait rien de péjoratif. Au comble de la frivolité, nous allons courir sans raison particulière, simplement pour se sentir vivant et relié au monde qui nous entoure. La course à pied devient sans pourquoi et c’est assurément une réponse sérieuse à apporter à tous ceux qui nous questionnent sur ce qui devient parfois notre obsession.

Au chapitre de l’addiction, la vision de la course comme poison et remède, maladie et médecine retient toute mon attention. Une dépendance existe bel et bien et nous y consentons. Nous la recherchons même, comme une preuve d’indépendance écrit Guillaume Le Blanc.

Entre un texte évoquant le paradoxe d’Achille et de la tortue (Zénon) pour nous parler de l’espace et du temps, deux composantes fondamentales de notre sport, et un autre sur les fuyards de notre société modernes, l’auteur revient sur l’incroyable destin d’Emil Zatopek, tandis qu’avant de songer au deuxième souffle il nous raconte comme il vécut le sacre olympique de Guy Drut en 1976 à Montréal. Quant à la philosophie du marathon, c’est, dit-il, Haruki Murakami à qui il consacre un court texte, qui l’a parfaitement résumée dans la fameuse sentence « la douleur est universelle, la souffrance est une option ».

Sans dévoiler plus en avant le contenu de cet ouvrage que je me suis surpris à terminer en moins de temps que je ne l’avais estimé, je peux tout de même affirmer qu’il offre matière à réflexion et que sur de prochaines sorties longues où l’ennui  pourrait chercher à ankyloser mon esprit, je sais d’ores et déjà sur quelles pistes je pourrai le mener pour vérifier à l’effort comment cette lecture a pu influencer ma façon de penser la course.

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4 réflexions sur “« La course à pied est sans pourquoi »

  1. Qui dit que le livre, c’est foutu ? Affaire de spécialiste au début, cela le redevient à l’ère numérique, avec une foule de publiques hétéroclites informées nuit et jour des parutions. Nous nous perdons, nous nous laissons couler par les flots d’information, mais nous sommes heureusement toujours prêts à nous intéresser aux ouvrages proches de nos centres d’intérêt. Et si c’était même un nouvel age d’or de la lecture, porté par ce nouveau gardien / passeur, le blogueur ? Bravo et merci pour ces références ! Christian

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